Autour de la grossesse

Kathy Saada

LE BABY-BLUES

Tout enfant doit être adopté par ses parents.

L'accouchement est un moment crucial, une rupture radicale, un saut dans l'inconnu.
Elle se sentait pleine, l'enfant fonctionnait comme un objet imaginaire venu combler un très ancien désir, il était constitué par ses représentations à elle. L'enfant apparaît maintenant réel, comme un inconnu, un " étranger à demeure ".
Qui est cet inconnu ? Qui est cette nouvelle femme qu'elle est devenue?
La privation d'une partie de ce qu'elle vivait comme son propre corps réveille la perte ancienne de sa mère, réveille toutes les formes de séparation et de renoncement qu'elle a vécues.
Quelque chose la dépasse, se cristallisant sur la peur d'être meurtrière. Elle pense que la mort peut s'abattre sur son enfant à tout moment, qu'elle pourrait le laisser tomber, le perdre, l'oublier. Elle n'ose pas en parler, on la prendrait pour une folle. Elle pleure sans savoir pourquoi. Elle ne se sent pas capable de s'occuper de son enfant. Elle a envie d'éloigner son enfant d'elle, de se retirer dans son lit. C'est le "Baby-Blues" lui dit-on.
Winnicott dit qu'une femme doit être en bonne santé pour à la fois atteindre cet état et pour s'en guérir. C'est donc un passage nécessaire, important.

Le "Baby-Blues" n'est pas pathologique. C'est un moment de dépression nécessaire pour qu'une relation symbolique puisse advenir entre la mère et son enfant. A ne pas confondre avec des dépressions plus marquées ou des états mélancoliques graves de la mère.
Je suppose que dans ce moment où elle a du mal à symboliser la relation avec son enfant, elle agit avec son corps une séparation, une coupure, pour que la présence de l'enfant soit constituée comme telle, détachée de la présence réelle.
C'est comme si la mère devait taire elle-même l'opération de " coupure " à ce moment là pour pouvoir se représenter son enfant, pour l'envelopper à nouveau d'imaginaire, pour reconnaître dans son enfant un être humain qu'elle va adopter. Tout enfant doit être adopté par ses parents.
A ce moment précis de l'accueil d'un nouveau né, il est important que surgisse la dimension de l'hospitalité.
Certaines cultures ritualisent comment, après la mise au monde de l'enfant, il faut à la société un temps de fabrication culturelle de l'enfant.
En Chine il est une phrase rituelle que la parturiente dit à son enfant:
"Je salue en vous, ô mon enfant, au nom de mes ancêtres, les ancêtres de votre noble père".
Ce réel neuf pour elle va être inséré par sa généalogie, par son rapport au ancêtres. Elle s'inscrit alors dans la série des mères. Quand l'enfant naît, la mère a besoin d'un tiers vers qui se tourner, un autre accrédité par elle qui s'adresse à elle et à l'enfant.
Elle a besoin à ce moment là d'un homme qui la désire comme femme et qui lui permette de marquer un écart entre le féminin et le maternel.

Faire l'hypothèse d'un sujet pour son enfant, pouvoir lui reconnaître une place, dépendra de celle qu'on lui aura laissé à elle-même, dépendra de ce qui se joue pour elle au moment de la conception et de l'accouchement de cet enfant là, dépendra de la médiation que son désir aura rencontré.